Au micro et sous la plume de Solange Méric, agricultrice dans l’Aube et ancienne journaliste, Béatrice Richard nous fait découvir sa trajectoire de jeune Parisienne, devenue agricultrice engagée dans les instances agricoles et dans son territoire dans les années 80.

En cette année internationale des agricultrices, voici le parcours de Béatrice Richard, femme engagée dans son terroir et son territoire. « C’est par mon mariage que je suis rentrée dans le monde agricole, j’ai connu mon mari, Philippe, à l’âge de trois ans, lorsque je venais à Essoyes chez mes grands-parents. » Essoyes est un village de 700 habitants, au cœur de la Côte des Bar en Champagne, dans l’Aube, où le peintre Pierre-Auguste Renoir venait « paysanner ».

Née à Paris en 1957, Béatrice Lefebvre obtient son Baccalauréat option économique avec mention puis fait un premier cycle de gestion économie appliquée à Paris IX Dauphine, tout en étant secouriste réanimateur routier et radio à la Croix Rouge des Hauts de Seine de 1975 à 1978. « Cela m’a formé le caractère et si certains n’aiment pas mon caractère, ma grand-mère disait toujours : il vaut mieux avoir un sale caractère que pas de caractère du tout ».

Ce caractère bien trempé assorti d’un courage sans faille s’est manifesté lors d’un vêlage particulièrement difficile chez les Richard dont la grange jouxtait la maison des grands-parents de Béatrice. « J’avais 18 ans et j’ai assisté le vétérinaire, Dr Bredelet, pour découper le veau mort dans l’utérus de la vache. » « Philippe – alors son petit ami – n’était pas à l’aise avec les vaches, moi je les adorais et elles le sentaient. Je leur parlais beaucoup car j’ai toujours considéré qu’un animal est toujours adouci par le son d’une voix. »

Les parents de Philippe ont mis du temps à laisser « La Parisienne » s’occuper de leurs 12 vaches laitières mais peu à peu, voyant comment les vaches réagissaient avec Béatrice ils lui ont même laissé faire la traite. « Il y en avait une qui était si chatouilleuse que je ne pouvais pas lui mettre le gobelet à traire sur le trayon, donc je la trayais à la main. »

A 21 ans elle s’installe à Essoyes, devient secrétaire de mairie de Yann Gaillard(1) (maire de 1977 à 2001) et le 9 septembre 1978, épouse Philippe Richard qui travaille sur l’exploitation familiale.

« C’est Philippe qui m’a appris l’agriculture, j’allais aux champs avec lui et il me montrait. Je sais tout faire avec un tracteur : semer, herser, etc. mais je n’ai jamais réussi à passer la charrue. » Aux champs s’ajoutaient aussi les travaux dans les vignes.

En 1986, Béatrice avec Marcel Vézien de Celles sur Ource fonde la « Maison de la Vigne » à Essoyes. Située dans les anciennes écuries du château d’Essoyes, cette maison gérée par des viticulteurs, comprenait un musée où étaient exposés les anciens outils utilisés pour travailler les vignes et élaborer le champagne. Le but était de promouvoir le champagne et le patrimoine local. Cette maison fut fermée en 2009.

Après la naissance de sa fille Lucie en 1988, Béatrice quitte la mairie, puis Julie nait en décembre 1989.

En 1990, Béatrice est invitée par Gérard Menuel, alors président de la chambre d’agriculture de l’Aube, à travailler sur un projet pour redynamiser le territoire et la viticulture. Après cinq ans de travail acharné avec Marie-Claire Noiri de la chambre d’agriculture et Yves Jolly viticulteur de Ville sur Arce, la création d’un groupe de travail regroupant les vignerons, les acteurs du conseil départemental, du tourisme et de l’hôtellerie, la première édition de la Route du champagne en fête est inaugurée par Philippe Adnot, alors sénateur de l’Aube, à Colombé le Sec le 1er juillet 1995.

« L’idée était : est-ce que le tourisme peut sauver la viticulture ? Oui ! La route du champagne c’est un diamant (nos champagnes) dans un écrin (nos vignerons qui font visiter leurs caves) dans un papier cadeau (les animations dans les villages) avec un bolduc (tout ce qui va autour : les visites de caves, de vignes, de villages). »

Partie de 5 000 visiteurs en 1995 la Route du champagne en fête dans l’Aube en a accueilli 40 000 en 2010 dans la vallée de l’Ource. La prochaine édition aura lieu les 1er et 2 août 2026 sur le secteur rive droite de l’Aube à Bar sur Aube et alentours.

En 1996 Béatrice créée l’Association de Promotion du Vignoble Champenois (APVC) qu’elle a présidée jusqu’en 2010, puis a cédé la place à Pierre-Eric Jolly de Landreville qui a transformé l’APVC en  Cap’C.

« J’ai toujours essayé de quitter une fonction lorsque j’avais un successeur, je n’ai jamais laissé une chaise vide, j’ai toujours eu derrière moi quelqu’un qui était prêt à y aller. »

Et des fonctions, Béatrice en a eu : au CIVC (Comité Interprofessionnel du Vin de Champagne) :

« Ma première commission consultative du CIVC Yves Bénard, grand patron de Moët & Chandon puis MHCS, a dit : nous accueillons aujourd’hui Béatrice Richard, je vous prierai messieurs de ne jamais lui couper la parole, et ça a marché. Il a ajouté, elle nous apportera un peu de douceur dans ce monde de brutes.»

A la Chambre d’agriculture de l’Aube en tant que membre de session, secrétaire générale puis Vice-Présidente. A la chambre régionale de Champagne Ardenne, membre de session.

Au Syndicat Général des Vignerons, à l’archiconfrérie des Vignerons de la Champagne.

La liste est longue, surtout si l’on y ajoute toutes les instances dans l’éducation, les tribunaux, le tourisme, la gendarmerie, la SAFER, les banques, les diverses caisses d’assurances, maladies…

Puis, la maladie lui a enlevé son époux en août 2002. Depuis, Béatrice tient non seulement ses engagements, mais aussi sa famille, les terres et les vignes qu’elle partage depuis avec ses filles. L’EARL* Richard devient une SCEV.** « J’ai géré » dit Béatrice « je me souviendrai toujours, Philippe a eu son accident au mois d’août et au mois d’octobre lors de la réunion du Syndicat Général des Vignerons, Philippe Feneuil a pris la parole et a dit : je voudrais saluer ici la présence de Béatrice qui a eu le courage de venir aujourd’hui, je voudrais que l’on observe une minute de silence pour son mari. » « Et là j’ai assumé bien sûr mais c’est après que je suis tombée. Il faut savoir que lorsqu’il y a un deuil, aussi présent, il y a toujours une période de fébrilité et d’un seul coup, tu tombes. Et moi je suis tombée jusqu’en janvier 2003 et après, j’y suis retournée. »

Et quel retour ! De nombreuses distinctions lui ont été octroyées, dont la Grande Médaille d’Or de la Corporation des Vignerons de la Champagne en 2009, le grade d’officier dans l’Ordre du Mérite Agricole en 2013 et dans l’Ordre de la Légion d’Honneur en 2016.

Ces distinctions ont fait l’objet de remarques de la part de certains de ses collègues masculins. Lorsque Béatrice a été faite Chevalier dans l’ordre de la Légion d’Honneur en 2007, il lui a été dit : « Tu as trouvé ta médaille dans un paquet de lessive ou de céréales ? ». Pour autant, malgré le machisme parfois bien présent dans les instances agricoles, Béatrice n’est pas pour la parité : « Nous sommes au même point de réflexion, d’information et de capacité. Je suis contre la parité car c’est virer des hommes compétents pour mettre des plantes vertes féminines, c’est ridicule. ». « Nous n’étions pas beaucoup de femmes à la chambre d’agriculture, je me souviens de Marie-Claude Briet Clemont*** qui m’a marquée par son intelligence et sa sensibilité. » Mais j’ai toujours refusé de faire partie des groupes de femmes agricultrices, car je trouve que c’est de l’ostracisme. »

Béatrice n’a pas souffert de l’ostracisme lorsqu’elle était considérée comme une Parisienne, sans terres et sans savoir-faire agricole. « J’ai toujours refusé de tenir compte du mal que l’on pouvait dire de moi. » Mais ce dont elle se souviendra toujours c’est sa dernière assemblée générale à l’APVC en 2010. « Ils m’ont fait une assemblée générale de fou avec des sketchs, des chansons, d’une finesse et d’une intelligence incroyables. Ils ont même fait venir ma fille Julie qui était à Beaune à l’époque. »

Une reconnaissance qui lui est allée droit au cœur : « J’ai toujours voulu donner sans attendre de recevoir et j’espère sur tous ces mandats que j’ai pu faire avancer les choses et ce qui est sûr c’est que tout seul on n’est rien.»

Béatrice est maintenant à la retraite mais continue de s’investir dans le monde agricole en étant assesseur au Tribunal Paritaire des Baux Ruraux.

  1. Yann Gaillard : 1936-2022 homme politique, écrivain et haut fonctionnaire, inspecteur général des finances, sénateur, membre du groupe UMP
  2. EARL : entreprise agricole à responsabilité limitée
  3. SCEV : société civile d’exploitation viticole
  4. Marie-Claude Briet Clemont : présidente du CESER Grand Est depuis 2021