C’est la question commune que nous nous posions. Nous ? Agriculteurs de Bretagne et Vox Demeter ! Et comme la méthode « 🤼‍♂️» ne nous correspondait pas, nous avons proposé à quatre expertes de l’agriculture et de la concertation de nous ouvrir le champ des possibles, notamment sur un sujet clivant comme l’eau, thématique référente du Space 2026. Quelles sont les conditions optimales et d’abord, par où commencer ?

Sur scène, dans l’Espace Jeunes ce 17 septembre, quatre expertes ont partagé leur expérience et fait ressortir avec l’aide de la salle les bonnes pratiques pour un dialogue apaisé. Karine Besses, référente Bretagne des garants de la Commission Nationale du Débat Public, a animé les échanges. Clothilde d’Argentré, chef de projets Filières et Environnement à l’ABEA a donné son point de vue côté agroalimentaire et un retour d’expérience sur la conduite du dossier “REUSE”. Christine Touzé, éleveuse de porcs et élue à la Chambre d’Agriculture des Côtes d’Armor a témoigné sur sa double expérience d’agricultrice et d’élue. Enfin, Anaïs Terrien du Comité de développement Centre Ouest Bretagne. Toutes ont tenu à souligner qu’un dialogue apaisé ne signifie ni absence de conflit ni consensus général et qu’il ne repose pas seulement sur la bonne volonté ! Il faut l’organiser en amont et d’abord, commencer par avoir envie de se mettre autour de la table ! L’objectif n’est donc pas de supprimer les désaccords, mais de permettre aux acteurs de les traiter sans basculer dans l’affrontement.

A retenir, si vous n’avez pas le temps de lire la suite (très intéressante)… Voici la méthode proposée, identifiée en collaboration avec le public présent pour créer les bonnes conditions de dialogue :    

  1. Avoir envie de discuter avec l’autre partie prenante
  2. Partager des faits reconnus (établir un diagnostic crédible partagé)
  3. Relier la concertation à une décision concrète (ou plusieurs), compréhensible, progressive et réellement applicable.
De gauche à droite : Karine Besses, Anaïs Terrien, Chlotilde d’Argentré et Christine Touzé

Nos expertes ont eu à cœur de faire ressortir des recommandations qu’elles ont expérimentées dans de nombreuses occasions. Voici leurs cinq points d’attention :  

  1. La confiance se construit avant de discuter des solutions

Un dialogue devient possible lorsque les participants acceptent de se rencontrer, d’écouter la colère ou les inquiétudes et de reconnaître la légitimité de l’autre. Aller vers les personnes, expliquer « d’où l’on parle » et écouter avant de répondre permettent de rétablir une relation souvent déjà dégradée.

  1. Un socle commun est indispensable

La conflictualité vient souvent moins des chiffres eux-mêmes que de leur dispersion, de leur interprétation ou des différences de méthodes de mesure. Avant de débattre par exemple du partage de l’eau, il faut s’accorder sur :

  • ce qui est mesuré ;
  • selon quelle méthode ;
  • à quelle fréquence ;
  • par quel organisme ;
  • à quelle échelle territoriale.

Des données régulières permettent aussi de reconnaître les progrès réalisés, notamment par les agriculteurs et les industriels et d’identifier rapidement une dégradation.

  1. Il faut sortir des procès d’intention et reconnaître la complexité

L’eau met en présence des besoins légitimes mais concurrents : eau potable, agriculture, industrie, milieux naturels et adaptation climatique. Réduire le débat à « celui qui consomme » versus « celui qui protège » alimente les crispations. Chaque acteur doit examiner ses propres usages et comprendre les contraintes, les peurs et les responsabilités des autres parties prenantes.

  1. La qualité du dialogue dépend fortement de son organisation

Un débat apaisé ne s’improvise pas. L’expérimentation « Parlons agriculture » a démontré l’intérêt d’avoir :

  • une charte acceptée par tous ;
  • une animation neutre et formée ;
  • des groupes suivis dans la durée ;
  • des définitions et d’informations communes ;
  • des règles comme parler en son nom et ne pas disqualifier une personne ;
  • une représentation suffisamment équilibrée des protagonistes : agriculteurs, industriels, citoyens, associations et élus.

La représentativité est déterminante : un acteur isolé ou très minoritaire hésitera à parler et se placera plus facilement en position défensive.

  1. Le dialogue doit déboucher sur une décision visible et applicable

Toutes ont mis en exergue un point sensible : le discrédit potentiel des acteurs impliqués au départ, lorsqu’ils finissent par être écartés des discussions finales après plusieurs années de dissensus. Les quatre expertes recommandent d’annoncer dès le départ qui décide, sur quoi, à quel moment et comment les contributions seront utilisées. Un compromis imparfait mais applicable peut être préférable à une solution maximale qui provoque le blocage.

Dans un second temps, les quatre intervenantes ont relevé les solutions simples pour éviter que le dialogue dérape.

Avant le démarrage :

  1. Diffuser une fiche commune d’une page qui rassemble les chiffres essentiels, leurs sources, les incertitudes et les définitions utilisées.
  2. Établir une charte très courte pour cadrer les échanges : par exemple : écouter sans interrompre, parler en son nom, ne pas attribuer d’intention, critiquer une proposition plutôt qu’une personne et accepter la reformulation.
  3. Vérifier la composition du groupe afin qu’aucun acteur directement concerné ne se retrouve seul face à un bloc déjà constitué. Il faut aussi prévoir des modalités compatibles avec les contraintes horaires des agriculteurs.
  4. Préciser la finalité de la rencontre : est-on là pour comprendre, établir un diagnostic, proposer des solutions ou prendre une décision ? La confusion entre ces étapes crée beaucoup de frustrations.

Pendant la réunion :

  1. Confier l’animation à une personne neutre, qui distribue la parole, reformule, rappelle les règles et interrompt les attaques personnelles.
  2. Commencer par un tour des besoins et des craintes pendant lequel chacun explique ses usages de l’eau, ses contraintes et ce qu’il redoute. Cette étape humanise les positions avant d’aborder les solutions.
  3. Séparer les accords, les désaccords et les sujets négociables. Cette méthode évite que tout le débat soit absorbé par les points les plus conflictuels.
  4. Travailler sur plusieurs scénarios. Plutôt que d’opposer immédiatement une solution « pour » à une solution « contre », tester plusieurs hypothèses : disponibilité future de l’eau, évolution des usages, stockage, économies, changement de pratiques ou règles de partage.
  5. Prévoir un droit à la pause. Lorsqu’un échange devient trop émotionnel, l’animateur peut suspendre la discussion, reformuler les positions et revenir aux faits établis.

Après la réunion

  1. Produire un relevé de décisions très court
    Il distingue clairement :
  • ce qui est acquis ;
  • ce qui reste en désaccord ;
  • ce qui doit être vérifié ;
  • qui fait quoi ;
  • la date de la prochaine étape.
  1. Maintenir un suivi régulier des données. Un tableau de bord territorial simple sur la quantité, la qualité et les usages de l’eau évite que chaque crise recommence par une bataille de chiffres.
  2. Organiser le dialogue avant la crise en se rencontrant régulièrement à l’échelle du bassin versant. Cela permet de créer de la confiance avant une sécheresse, une restriction ou un projet controversé. Des démarches territoriales de type PTGE peuvent offrir ce cadre.

Pourquoi avoir organisé cette table ronde ? Chez Agriculteurs de Bretagne et Vox Demeter, nous sommes persuadés que créer des ponts entre tous les mondes est essentiel et que le socle commun se révèle plus robuste que les dissensions, pourtant bien réelles. Regarder ce qui est commun et pas ce qui nous sépare et trouver des solutions nouvelles ensemble, voilà ce qui nous anime aussi !  

Pourquoi avoir organisé cette table ronde avec des intervenantes seulement ?  C’est une conviction que nous partageons aussi. Comme il y a des femmes et des hommes, il y a des agricultrices et des agriculteurs et il y a des expertes et des experts. Rendre visibles les expertises féminines fait partie des missions de VoxDemeter.

Contacts : Agriculteurs de Bretagne : Mathieu Simon, responsable de projets communication : mathieu.simon@agriculteurs-de-bretagne.bz

Vox Demeter : Anne Dumonnet Leca, fondatrice et présidente : anne@voxdemeter.fr